CHRISTINE témoigne: Retour du chemin de Compostelle

Etoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactives
 

De retour du chemin,

Je souhaite livrer mes sentiments et mon ressenti lors de ce voyage, tranche de vie qui ne laisse pas indifférent...

Partir, partir sur le chemin de St Jacques. Cette idée m'est apparue il y a une quinzaine d'années sans pour autant me souvenir du commencement.

Sans doute une envie de me mettre au défi, une envie de me surpasser, d'aller voir jusqu'où mon corps pourrait m'emmener. Accomplir quelque chose d'incroyable en lien avec la nature et l'effort physique sans notion de temps, de chronomètre; laisser libre le cours de la vie se dérouler sans se presser, sans date de retour... Vivre une aventure...

Mon frère me dit un jour, "tu dois en avoir des choses à te faire pardonner" pour entreprendre un si long voyage". A vrai dire le coté spirituel et religieux du chemin n'était pas prioritaire à mes yeux, ce n'est qu'au cours du chemin qu'il m'est apparu...

Il ne fallut guère de répit après ma cessation d'activité professionnelle pour me lancer corps et âme dans le projet. La santé pouvant me faire défaut, il ne fallait pas perdre de temps, je m'activais donc durant sept mois  à ma préparation. Physique tout d'abord avec mes quatre journées de rando par semaine. Puis il fallait trouver les tenues vestimentaires spécifiques pour affronter toutes sortes d'intempéries et surtout le sac à dos parfait. "Le vieux Campeur "m'a bien aidée"...

Coté psy, c'est plus compliqué, quitter ses proches, lâcher prise sur son quotidien, sa garde robe et sa coquetterie, aller au plus simple pour se délester au maximum, le dépouillement est quasi total. Je m'autorise juste un bâton de rouge à lèvres.

Ce n'est quand même pas rien de se mettre en route sur les sentiers de France et d'Espagne! Un gout d'aventure, de liberté, retrouver sa jeunesse insouciante, reprendre un vrai sac à dos chargé de l'essentiel pour aller le plus loin possible. Peu importe la durée, j'ai un temps infini à présent, le tout est de s'inscrire dans la durée en écoutant attentivement les grincements de mon corps (en l'occurrence mes pieds) pour ne pas me blesser, ne pas stopper l'aventure.

Écouter les conseils et infos de ceux qui sont partis, s'enrichir de leur vécu, bénéficier de l'aide des associations, je pense bien évidemment à RP08. Je veux tout savoir, tout connaitre et malgré l'inquiétude grandissante à l'approche du départ, la volonté est telle que plus rien ne pourra arrêter ma démarche.

J'ai besoin de cette transition, de ce sas de décompression, de cette expérience humaine unique que l'on m'a décrite.

Je m'équipe de mon guide préféré "le miam miam dodo" ainsi que d'une application de carte IGN sur mon téléphone qui me situera en cas de besoin car la grande crainte d'une femme seule, c'est de se perdre...

Munie de mes chaussures de rando, de mes bâtons de marche et de mon sac à dos tout neuf, me voici en partance le 7 avril 2019 accompagnée de Patrick mon mari, vers le Puy en Velay. Haut lieu de pèlerinage, je reçois la bénédiction du soir et du matin dans cette magnifique cathédrale Notre-Dame du Puy. C'est avec une grande étrangeté que je perçois cette protection devine en ces lieux sacrés.

En ma qualité de pèlerine en devenir, je pars retrouver les reliques de l'apôtre Jacques sans vraiment bien comprendre ce passage de la chrétienté mais en sachant que ce chemin mythique me fera vivre des moments inoubliables.

Ce 8 avril 2019, en descendant les marches de la cathédrale, je pars pour un ailleurs, bien différent de ce que j'ai pu connaitre jusqu'alors. Je laisse le fil rouge se dérouler en me laissant guider par le balisage parfait du chemin. Il me conduira peut être jusqu'à Santiago!

Jour après jour, la découverte de cette nature printanière, de ce silence, envahissent mon être et me comblent de joie. J'apprécie cette solitude qui permet un profond recueillement intérieur durant la vingtaine de km que j'effectue en moyenne chaque jour. Peu de rencontre et s'est bien comme ça. Je dois d'abord me rencontrer moi même avant de m'ouvrir aux autres.

Les réglages de ma nouvelle vie sont vite pris. Mêmes gestes, mêmes rituels. Dès l'arrivée au gite, se laver, faire sa lessive, se reposer, faire le point sur sa prochaine étape, soigner ses pieds, écrire son journal. Faire quelques courses et prendre le repas en commun avec d'autres pèlerins, se coucher tôt pour se lever tôt, et reprendre la route...

Très vite je prends conscience des besoins primaires de l'être humain, les mêmes que l'on m'avait enseignés à l'école d'infirmière (flash-back sur les années 80): manger, boire, respirer, éliminer, dormir, se mouvoir, être propre, éviter les dangers, communiquer, agir selon ses croyances et ses valeurs, se réaliser. On est en plein dedans... Chacun de ces mots résonnent en moi comme étant la priorité du moment. Je ressens un profond besoin d'écouter mon corps afin de me protéger pour adapter mes étapes à mes douleurs de pieds.

Quel bonheur d'être libre de m'arrêter, de me reposer, d'enlever et sécher mes chaussettes, de manger quand j'en ai envie. Aucune obligation, peu de contrainte, juste admirer, contempler et respirer la vie.

Accueillir le sourire d'un pèlerin et lui rendre le même, pas besoin de se parler pour comprendre, on ressent de façon instinctive les besoins de chacun. La solidarité, la bonne humeur des hébergeurs et des pèlerins fond chaud au cœur. Gentillesse et bienveillance, il y a toujours une solution à un problème. Aucune envie de se rebeller, je reçois les évènements avec une extrême tolérance, je ne râle pas quand la douche est froide, quand les ronflements et les bruits envahissent mes nuits, ni quand je constate le matin que mon yaourt à boire a disparu du frigo! Il aura sans doute servi à plus affamé que moi! D'ailleurs sur le chemin, les transactions ne manquent pas, échange de médicaments, d'huiles essentielles aux mille vertus et même quelques offrandes telles les médailles qui m'ont été offertes sur le chemin. Je suis partie avec une médaille et revenue avec six, toutes chargées d'histoire et de conversation, toutes rangées méticuleusement dans mon sac auprès de ma branche de buis bénie à Nasbinal.

Cette voie du Puy ou Podiensis est magnifique, profusion de chemins bucoliques parsemés d'orchidées envahissant les prairies. Cette multitude d'églises, de chapelles qui invitent au recueillement, riche d'histoires, véritable encyclopédie vivante qui ont vues tant de pèlerins avant moi! Mais comment ont-ils fait, souvent leur souvenir me traverse l'esprit.

Ampoules aux pieds, je poursuis mon chemin en compagnie d'un premier petit groupe avec qui je vais rester une dizaine de jours. La douleur me ralentit et Jocelyne australienne de 80 ans correspond à la perfection à mon rythme de marche actuelle. C'est avec grand plaisir que je me laisse porter par cette belle rencontre, riche d'échanges en anglais, of course! Jocelyne refait le chemin avec son ami Bernard de Grenoble, petit bout de femme pétillante et pleine de douceur.

Les rencontres se font et se défont naturellement, parfois éphémères, une heure, une soirée, une journée. Chaque moment partagé reste gravé tant il est pur et sans jugement. Puis, c'est au tour de Fatima qui poursuit avec moi l'aventure, notre complicité me comble, c'est avec une totale liberté que nous parcourons cette nature qui nous offre le repos pendant midi, où nous installons notre cape pour de longues siestes au soleil. Je ne peux raconter toutes ces expériences humaines aussi magnifiques les unes que les autres; il y a aussi tous ces hébergeurs, on les appelle les hospitaliers, ils font un travail remarquable pour que chaque jour, le pèlerin arrive dans des locaux propres. Aucune punaise de lit visible sur mon parcours, insecte redouté par tous. Des règles strictes sont désormais nécessaires pour enrailler le phénomène: interdiction formelle de poser le sac à dos sur le lit et bien souvent le sac reste dehors et nous transportons nos effets personnels dans une caisse plastique.

Rituel du tampon également chaque soir dans les gîtes, il est apposé sur notre crédentiale comme une victoire d'étape.

Je n'oublie pas non plus l'accueil en France de tous les amis chez qui je me suis reposée, où j'ai bénéficié d'un traitement de faveur, nourriture en abondance, lit douillet à souhait. Jacky, Jocelyne, à Cahors, Claudine et Michel dans le Gers et Pascale à Anglet. Moment de ressourcement total avant la grande partie espagnole tant redoutée. Barrière de la langue, téléphone sans réseau, la multitude de pèlerins dès St Jean Pied de Port m'ont fait perdre un instant la quiétude et la sérénité ressentie en France.

Il ne faut pas lâcher, ca va s'arranger, je vais m'adapter à la situation. Heureusement la communication reste intacte avec mes amis de WhatsApp. Le wifi est présent dans presque tous les hébergements espagnols. Le lien n'a jamais été si précieux qu'en ces instants de doute. La créativité d'Anna me surprend à chaque connexion, mais où va-t’elle chercher l'inspiration. Des moments magiques qui m'ont fait sourire et ont amusé tout le groupe.

Oui le début de l'Espagne a été compliqué, j'étais exclusivement centrée sur l'étape, marcher et trouver un endroit pour dormir, arriver tôt pour être sure d'avoir une place au gite. Inutile de trainer sur la route, peu de pauses car des dizaines de pèlerins me passent devant. Où allaient-ils s'arrêter? Les "Buen Camino" fusaient mais sans aucune conviction. Je trouve cette partie impersonnelle mais une petite lueur d'espoir m'apparait à Zubiri quand je retrouve Maggy que j'ai rencontrée à Valcarlos. Blessée, Maggy se soignait à coup d'anti-inflammatoires, de cataplasme verdâtre et de glace à chaque étape. Comment pouvait-elle avancer en boitant de la sorte, peut être que sa souffrance morale était plus forte encore que son physique et sa détermination allait au delà de sa douleur. Quel courage!

Le beau temps est présent sur une grande partie de l'Espagne, pas trop chaud car le plateau culmine à 500m et la fraicheur y est agréable de plus en démarrant très tôt, mes six heures de marche, me faisaient arriver avant les fortes chaleurs vers midi.

Je poursuis mon camino espagnol en découvrant de nouveaux paysages et de grandes villes comme Pamplune, Logrono, Burgos, Leon, Astorga en traversant la Navarre, la Rioja, la Castille puis la Galice. Une multitude de petits villages abritent sur les clochers de nombreuses cigognes et chaque petit bistro de village propose café, tortilla et jus d'orange pressé. Réconfort précieux après trois heures de marche.